Eline, 4 mois et 3 jours sur le Pacific Crest Trail

 Qui n’a jamais rêvé de LA grande aventure? Eline (infirmière de formation), 25 ans  l’a fait. Elle revient dans cet article sur ses 4 mois le long du PCT. Je l’ai  « rencontrée »  via Instagram. Elle m’a fait rêver au printemps 2021 et c’est tout naturellement que je lui ai proposé de nous raconter son incroyable randonnée.

 

 

 Qu’est-ce le PCT ?

 Le Pacific Crest Trail est un sentier de grande randonnée qui se situe à l’ouest des Etats-Unis. C’est 4265 km et 150 kilomètres de dénivelé positif de la frontière Mexicaine à la frontière Canadienne. Le sentier traverse la Californie qui se divise en trois sections : la partie Sud qui va de Campo (le petit village où se trouve le terminus Sud) à Kennedy Meadows South. Ensuite la Sierra Nevada, où il est possible de faire un petit détour pour gravir le Mont Whitney qui est le plus haut sommet des 48 états des USA. La sierra Nevada c’est aussi le passage le plus haut du PCT avec le Forester Pass qui est à 4 009 mètres d’altitude, puis la Californie du Nord. Ensuite il y a l’Oregon, puis l’état de Washington. C’est à la frontière entre ces deux derniers états que l’on arrive au point le plus bas qui est à Cascade Locks et se situe à 42,6 mètres.

Le Sentier a été officiellement terminé en 1993. Il est l’un des trois plus long et célèbre sentier américain, avec le sentier des Appalaches et le Continental Divide Trail , constituant la Triple Crown.

 Pour parcourir le PCT il faut obtenir un permis longue distance. C’est un permis gratuit que l’on peut obtenir sur le site de l’association qui s’occupe du PCT. Pour en faire la demande, il faut prévoir de marcher 500 miles ou plus en une seule fois. Il y a deux dates dans l’année pour obtenir ce permis. Généralement c’est en novembre et en janvier. Chaque année c’est 8 000 permis distribués. Il y a un nombre limité de permis pour limiter au maximum l’impact humain que nous pouvons avoir sur la faune et la flore.

 

 

Quand as-tu eu l’idée de le faire ?

 J’ai découvert l’existence du PCT en 2014 en regardant un soir par hasard le film Wild réalisé par Jean-Marc Vallée et qui est une adaptation du livre Wild de Cheryl Strayed. A l’époque, je me souviens m’être dit qu’il n’y a que des « personnes un peu folles » pour se lancer dans de tels projets. Puis la graine a germé doucement. J’ai eu mon diplôme d’infirmière, je suis rentrée dans la vie active et parallèlement je me suis mise à marcher de plus en plus, à partir en bivouac avec mon conjoint ou seule. 

 Fin 2019 j’ai eu une période assez compliquée personnellement et professionnellement. Je ressentais le besoin de me recentrer, de me découvrir, de m’accorder du temps et de retourner à une certaine forme de sobriété. Et pour cela quoi de mieux que de réaliser un de ses plus grands rêves. Avec le soutien de William, de ma famille et mes amis j’ai commencé à planifier le début de l’aventure pour avril 2020. 

 Je ne vais l’apprendre à personne le COVID est arrivé, mon voyage s’est annulé, j’ai serré les dents et je suis retournée travailler. 

 Début 2021 j’ai réussi à obtenir un permis pour parcourir le PCT, je me suis énormément renseigné pour pouvoir rentrer aux États-Unis, il n’y avait pas d’autres option possible. Le PCT sera pour 2021 !

Crater Lake

 

Es-tu partie seule ? 

 Oui je suis partie seule. C’est compliqué de trouver quelqu’un qui a envie de se lancer là-dedans. De lui demander de mettre sa vie entre parenthèse pendant 6 mois pour partir marcher et dormir dehors tous les jours, quelles que soient les conditions météorologiques. Sans oublier le manque d’hygiène et la lassitude alimentaire qui peut arriver par moment. 

Et j’avais besoin de partir vivre cette expérience seule. Me prouver que j’étais capable de partir seule à l’autre bout du monde pour réaliser quelque chose de très important pour moi et moi seule.

As-tu fait des rencontres ?

 Oui beaucoup, on n’est jamais seul sur le PCT. Il y a les trail Angels. Des personnes qui, par bonté, vont te laisser de l’eau dans certaines parties sèches, qui vont te laisser des surprises sur la route, parfois des sodas, de quoi manger. Certains t’attendent à des intersections de route et te préparent à manger, parfois t’abritent de la pluie.

 

 Il y a évidemment les autres hikers qui se lancent sur le sentier. C’est un petit peu comme si tu rentrais dans une communauté. Même si on ne se connait pas les uns et les autres, on sait plus ou moins ce que l’autre est en train de vivre. Cela rapproche et j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup d’entraide et de bienveillance sur le sentier. Il y a eu énormément d’autres personnes avec qui j’ai partagé quelques jours ou semaines de marche.

 Après il y a des personnes avec qui tu as plus d’affinité et qui te marquent plus que les autres. Je pense principalement à Pain Perdue et McQueen (Perrine et Nate), que j’ai rencontrés via les réseaux sociaux avant mon départ. Je les ai rattrapés sur la piste, j’ai pu passer quelques supers instants avec eux, trop peu à mon goût. C’est également eux qui m’ont donné mon trail name : Beep-Beep (Pour Bip-Bip et le coyote, apparemment j’ai attaqué plutôt vite le PCT). 

 (Le trail name : c’est compliqué de se souvenir des prénoms de tous sur le sentier, ton trail name c’est ta nouvelle identité, c’est un nom qui va permettre aux autres de te reconnaitre plus facilement, les premiers jours j’étais la french-girl, car j’étais la seule française et que j’attisais beaucoup de curiosité mais il manquait d’originalité).

 La rencontre la plus importante que j’ai pu faire sur ce PCT. C’est bien évidemment Patches un américain qui a attaqué l’aventure le même jour que moi. On s’est beaucoup croisé les deux premières semaines. Puis nous nous sommes retrouvés sans se concerter à prendre un jour de repos a Big Bear. Une adorable femme nous a hébergés pendant une journée et demie. Au moment de repartir, je n’avais pas envie de faire du stop seule. Nous sommes repartis ensembles avec Patches. Et il faut croire que l’on s’est vraiment bien entendu. Car on a terminé l’aventure ensemble.

 J’ai eu énormément de chance de rencontrer une personne comme Patches, qui est passé d’un parfait inconnu à mon meilleur ami en l’espace de quelques semaines. 

Et je ne vais pas mentir c’était agréable d’avoir quelqu’un qui veillait sur moi et qui était là pour sortir les araignées de ma tente !

 

 Comment t’es-tu préparée pour faire le PCT ?

 C’est compliqué de préparer son corps et sa tête à marcher autant. Rien ne peut mieux préparer que le sentier lui-même. Alors j’ai fait comme j’ai pu. J’ai beaucoup marché, j’ai essayé de partir le plus possible sur des bivouacs pour essayer de m’habituer et pour trouver le matériel qui me convenait le mieux. J’ai aussi pris du poids, il vaut mieux avoir des réserves pour se lancer dans le PCT. (J’ai perdu 17 kg sur le sentier).

 J’ai aussi essayé de rendre les sorties « désagréables », je ne prenais pas forcément de musique, j’essayais d’apprendre à me restreindre en eau et en nourriture pour mieux gérer les portions où  j’aurais besoin de le faire sur le sentier. 

 Je sortais parfois quand il pleuvait ou qu’il faisait froid et moche et que je n’en avais pas envie. Car je savais que là-bas il y aurait des jours où je n’aurais pas envie mais où je n’aurais pas le choix. J’ai fini par trouver un point d’équilibre, à transformer ça en un jeu et à finalement prendre du plaisir.

 Je pense sincèrement que la préparation mentale c’est le plus important.

 

Combien de temps es-tu partie ?

Je suis resté environ 5 mois sur le territoire américain. 

J’ai parcouru le PCT en 125 jours, soit 4 mois et 3 jours.

 

Quelles sont les modalités pour rester plus de 3 mois aux USA ?

 Il faut obtenir un visa B2. C’est un visa tourisme, qui te permet de rester maximum 6 mois sur le territoire.

 Il faut faire la demande sur le site de l’Ambassade et consulats des Etats-Unis d’Amérique en France. Il y a un formulaire à remplir puis un rendez-vous à l’Ambassade qui se situe à Paris. C’est un entretien bref d’une vingtaine de minutes qui se fait en français et en anglais. Lors de cet entretien les autorités américaines vérifient vos informations et vous posent des questions sur votre projet. Pour le PCT généralement il y a peu de problème. Une fois le visa accordé vous recevrez votre passeport avec le visa dans votre boîte aux lettres entre 24 et 72h.

 

Qu’as-tu mis dans ton sac à dos ?

Le moins de choses possible.

Pour commencer un sac à dos sans armature de 40L (coucou « AtelierLongueDistance », qui m’a fait un sac sur mesure pour l’aventure, mon sac alias COCO a été absolument parfait !)

Avec à l’intérieur : 

Pour dormir :

  • une tente une personne qui se monte avec mes bâtons de randonnée + 6 sardines,
  • un matelas en mousse (confortable après quelques nuits d’adaptation et une centaine de kilomètres de parcourus et aucune crainte de le percer), 
  • un sac de couchage (beaucoup trop chaud -4°C de confort)

Pour manger :

  • une popote de 700ml en titane,
  • un petit réchaud à gaz + une cartouche de gaz, 
  • une petite tasse pliante, 
  • un mini couteau suisse (lime à ongles, ciseaux, pince à épiler et une mini lame), 
  • un sac pour mettre ma nourriture,

Coté hygiène :

  • une petite trousse à pharmacie avec :
    • quelques anti-inflammatoires, 
    • une crème antibiotique, des compresses d’alcool, 
    • une aiguille et du fils pour les ampoules, 
    • des pansements, 
    • une brosse à dents, 
    • du dentifrice, 
    • du fil dentaire (double utilisation car très résistant pour les réparations). 
    • du papier toilette et une pelle pour creuser des trous et y faire mes affaires #leavewithnotrace

Pour les vêtements :

  • sur moi : T-Shirt à manche longues + casquette, short, culotte et brassière, chaussettes et chaussures.
  • en rechange : une culotte, une paire de chaussette, un T-shirt à manche courte (pyjama + haut de ville).
  • une micro-doudoune, des gants.
  • pour la pluie : un pantalon de pluie, un coupe-vent imperméable, sur-gants de pluie.

Pour l’électronique : 

  • mon téléphone portable, 
  • une power Bank de 5000mA (j’ai utilisé un panneau solaire sur la Californie puis je l’ai renvoyé à la maison, trop lourd et je ne l’utilisais pas assez.)
  • une GoPro avec une batterie de rechange, 
  • une frontale, 
  • une montre,
  • une prise avec adaptateur et les câbles d’alimentation,
  • un Garmin Inreach mini : GPS de communication.

En temporaire pour la partie Sierra Nevada :

  • des crampons souples,
  • une Bear Canister (le monstre de 1kg qui prenait littéralement toute la place dans mon sac à dos. C’est une boite qui est hermétique au niveau des odeurs et qui est normalement impossible à ouvrir par un ours. Elle est obligatoire sur une partie de la Sierra Nevada car il y a pas mal d’ours et par moment pas d’endroit pour accrocher sa nourriture aux arbres).

Pour l’anecdote j’ai porté cette boite pendant plusieurs centaines de kilomètres pour uniquement voir le postérieur d’un ours.

 

 

 Quel est ton meilleur souvenir ?

Question très compliquée, c’est impossible pour moi de choisir un meilleur souvenir. Ça sera le meilleur souvenir de chaque section.

Section Californie du Sud :

 C’était le 7 juin, une journée assez spéciale car cela faisait 1 mois que j’étais sur le trail et je venais de passer la barre des 1000 kilomètres (je ne pensais pas en être capable). Je marche vite ce jour-là, il fait chaud (trop chaud) et il n’y avait aucune source d’eau naturel. Je fais une pause à l’ombre d’un  Joshua-Tree pour la pause déjeuner et compte faire une sieste pour attendre que Patches me rattrape. Je commence à me faire attaquer puis mordre par des fourmis rouges. La sieste ce sera pour plus tard, je me remets à marcher doucement. Pas de Patches à l’horizon ni d’autres hikers. 

 Le trail monte, il fait toujours aussi chaud, je commence à avoir soif, ma réserve d’eau a déjà bien diminué, je me concentre sur mes pas et respire le plus calmement possible par le nez. J’arrive au sommet d’une petite colline et je m’arrête net. Le paysage en face de moi est juste sublime et je suis seule face à cette beauté et les larmes se mettent à couler. C’était exactement ce que j’étais venu chercher dans cette partie désertique des Joshua-Tree, une végétation qui peine à survivre, pas une trace de civilisation. Juste l’immensité de la nature, le silence. Pour une fois il n’y a pas de vent. Je reste là debout une dizaine de minutes pour profiter de cet instant qui m’apporte un sentiment de paix. Puis je repars sous le soleil brûlant (Patches avait la crème solaire).

 

Section Sierra Nevada : 

 Le 16 juin à Forester Pass, qui est le point le plus haut du sentier puisqu’il culmine à 4009 mètre d’altitude. A force d’en entendre parler et de voir des vidéos de ce passage avec de la neige j’étais anxieuse à l’idée de passer par là. En avançant vers le sentier qui permet l’accès au col j’aperçois de la neige proche du sommet. J’étais fatigué de la grosse journée de la veille avant l’ascension du Mont Whitney et j’étais à la traine. J’attaque la montée avec une petite angoisse pour le passage en me disant que si c’est vraiment dangereux il y aura Patches ou quelqu’un qui m’attendrait là-haut. 

 Et finalement la neige que je voyais au loin était sur le bord du chemin, le passage était complètement dégagé, même pas besoin de mettre de crampons, j’arrive au sommet Patches est là, il m’attend. La pression (que je me suis mise toute seule redescend) et j’ai une vue absolument spectaculaire, derrière moi il y a Séquoia National Park et en face il y a Kings Canyon National Park. Il n’y a pas de vent, un silence absolu, il fait bon.

 Sincèrement la vue sur Kings Canyon est l’une des plus belles vues que j’ai pu observer. Être entourée par des sommets à 4000 mètres d’altitude, il reste quelques plaques de neige, des lacs à perte de vue et tout au fond on peut deviner le début d’une vallée avec le vert des arbres.  

 C’est un moment qui restera gravé pour toujours dans ma mémoire. 

 Pour l’anecdote après la descente de Forester Pass ça a été le début de l’enfer avec les … moustiques.

Section Californie du Nord :

 Le 15 Juillet, au midpoint du PCT. Un énorme incendie (Dixie fire) s’est déclenché la veille. La veille malgré les contre-indications avec Patches on décide de se lancer sur le chemin avant qu’il ne soit fermé. Sauf que nous avons marché un peu plus de 15km en montée avec une fumée épaisse d’incendie et des cendres qui commençaient à tomber sur nous. (C’était une décision absolument irresponsable et je me sens chanceuse de n’avoir eu aucun problème). Après beaucoup d’incertitude je suis arrivée au midpoint du PCT en début d’après-midi. Le sentier derrière nous venait d’être fermé. C’était un drôle de sensation de savoir que l’on était dans les derniers à passer devant ce petit monument. Sur le registre il y avait également les signatures des copains que l’on essayait de rattraper depuis plusieurs semaines, ils étaient passés quelques heures avant nous. Avec aucune certitude de les retrouver, on s’est remis en marche avec Patches, fiers de nous, de notre parcours et surmotivés pour faire la deuxième partie de cette aventure.

L’indication des miles

Section Oregon :

 Le 7 Août… Après presque 3000 km et 3 mois sur le trail je rencontre enfin mon premier ours. Quel moment, ce fût riche en émotions, j’attendais ce moment depuis tellement longtemps. C’était une journée vraiment (vraiment) longue. En début d’après-midi il y avait une section d’une vingtaine de kilomètres en faux plat dans une forêt qui avait brûlé peu de temps avant. Autant dire qu’il n’y avait rien d’intéressant. Très peu de fleurs, pas d’écureuils ni d’oiseaux. Pas de bruit. Rien, comme si la vie n’était plus présente à cet endroit. 

 Je marche en écoutant d’une oreille un podcast et j’entends un craquement. Un craquement inhabituel, ce n’est pas une biche, c’est plus gros et c’est plutôt proche de moi. Je m’arrête et j’observe. Et là… grosse surprise, il est là enfin. A une trentaine de mètres se balade tranquillement un ours, il ne m’a pas vue. Je le suis discrètement et à distance pendant quelques minutes. Les larmes de joie et d’émotions coulent. Il s’arrête, je plante mon regard dans ses yeux et lui dit « bonjour, je suis si heureuse de te rencontrer ». Il ne devait pas parler français il a déguerpi rapidement de l’autre côté.

En zoomant, on peut voir l’ours

Section Washington : 

Le 22 Août.

 C’était à environ 500 km de la fin. Avec Patches on était descendu se ravitailler dans un petit village. Et on avait retrouvé des copains dans le camping municipal. Il y avait un ami que nous avions rencontré plus tôt sur le sentier et qui s’était fait une entorse grave de la cheville. Il a décidé de continuer en direction du Canada en voiture et de faire un Trail magique, afin de prolonger son aventure.

 Le matin au petit déjeuner, je me suis réveillée avec du café fraîchement moulu, des gaufres et des pancakes. J’ai passé la matinée à rigoler avec mes amis. Puis il était temps de repartir marcher. Un habitant du village par générosité fait la navette plusieurs fois dans la journée pour aider les PCT hikers.

 La camionnette avance et commence à s’enfoncer dans la forêt. Le ciel était chargé, je savais qu’il allait pleuvoir et que je n’allais pas rester sèche très longtemps et que j’aurais froid les prochains jours. Mais à cet instant précis j’ai eu le sentiment/la sensation que j’étais exactement là où je devais être. J’avais l’impression de retourner chez moi. Et je savais que quoi qu’il arriver je serais en sécurité. J’avais passé tellement de temps sur le chemin que c’était devenu ma maison et pour rien au monde je n’avais envie de la quitter.

 

La fin, la frontière avec le Canada :

Le 10 septembre.

La veille on a campé à 5 km de la frontière. C’était un instant assez particulier, être proche de la fin voir les autres hikers revenir de la frontière et se dire que demain ça serait nous.

Les derniers kilomètres…

 Je n’ai presque rien dormi de la nuit, comment dormir, quand tu sais que ton objectif final et là, à une petite heure de marche. Ça parait complètement fou de se dire que l’aventure va se « terminer » au monument final après autant de temps à marcher.

 A 6h30 je me lève et plie minutieusement mes affaires, c’est petit déjeuner de luxe avec chocolat chaud et céréales. Avec Patches on part ensemble, au début l’ambiance est légère, on chante. Apparaît rapidement le chiffre 2 écrit avec des pierres. Un regard ému, plus personne ne parle, j’essaie d’ancrer dans ma mémoire cet instant. J’aperçois un espace vide entre les arbres, le sentier se met à descendre et fait des virages. Je sais que c’est la fin. Patches s’arrête et me regarde. Avec toute la bienveillance et la tendresse du monde il me dit : « you first » ! Je relève les yeux et je vois le Northem terminus ainsi que le monument 78 qui délimite la frontière entre les deux états.

 J’arrive en sautillant sous les applaudissements des autres hikers, je me retourne Patches est là. J’ai eu la chance de terminer avec mon meilleur ami. Il fait froid mais ce n’est pas grave. J’ai l’impression de flotter, plus rien n’a d’importance à cet instant. L’instant présent est ce qu’il m’importe le plus. Ce jour-là plus que n’importe lequel j’ai besoin d’être pleinement présente. J’ai les doigts engourdis par le froid mais je ressens le besoin immédiat d’écrire sur le registre. J’ai du mal à tenir le stylo mais j’arrive à écrire que j’y suis arrivée, que cette expérience était absolument parfaite et à dédicacer cette randonnée à Bernadette, ma grand-mère décédée quelques années plus tôt mais qui m’a donné le goût de la marche.

 Viens le tour de la fameuse séance photo comme pour prouver au monde entier que c’était possible, qu’il suffisait d’y croire et de mettre un pied devant l’autre, puis avec Patches ont sort nos duvets et on s’installe face au monument une fesse aux USA, une au Canada. Prime un autre hiker arrive on se félicite, il s’assoit à coté de nous et on se retrouve tous les trois face à ce monument en bois. Personne ne parle il y a quelque chose de magique. Par moment on se regarde tous les trois, on se souri. 

J’ai un sentiment de paix intérieur qui restera un long moment.

 Moi qui m’imaginais finir seule et en pleurs, je termine de la plus belle façon qui soit, entourée par des personnes qui ont vécu cette expérience. Et c’est 6 mois plus tard que j’écris ces lignes avec les larmes aux yeux, ne rêvant que d’une chose, y retourner.

 

As-tu vécu des moments difficiles ? As-tu remis en question ton aventure ?  

Alors oui, des moments difficiles, il y en a. C’est loin d’être rose tous les jours et ça peut par moment être vraiment pourri.

Au début du sentier ton corps n’est pas prêt à enchaîner les kilomètres, il y a les douleurs musculaires. Tu découvres des muscles que tu ne connaissais pas.

 Il y a eu déjà les ampoules aussi. Des atrocités j’en ai vu dans mon métier mais je ne pensais pas voir des ampoules aussi moches sur moi. Non seulement elles étaient moches mais elles étaient vraiment douloureuse. Le genre de douleur qui fait que pour marcher dessus il faut serrer les dents. Elles sont apparues au moment où je commençais à marcher 40km par jour et par moment je préférais ne pas prendre de pauses, car je savais que si je m’arrêtais j’allais pleurer de douleurs en repartant.

Il y a également la gestion de l’eau qui peut paraître compliqué, avec des sections de 60 km sans eau. Et la déshydratation peut vite arriver.

 J’ai également fait une tendinite sur la partie de la Sierra Nevada, chaque matin c’était l’enfer, il me fallait une heure de marche en boitant, les larmes aux yeux pour réussir à débloquer mon genou. Puis l’achat d’une genouillère et la technique de l’autruche auront « résolu » le problème.

 Les moustiques également, j’étais prévenue, mais en lisant le récit des autres personnes je pensais que c’était exagéré. Mais non, c’était du harcèlement. Je me souviens me retenir le plus longtemps possible avant d’aller aux toilettes. Car sans mentir c’était une offrande à la nature à chaque pause pipi.

Le visage dévoré par les moustiques

Il y a eu les incendies aussi qui ont parfois été un peu trop proches de nous et c’est une situation qui peut être plutôt anxiogène.

 Les orages également, notamment à Yosemite, avec les tempêtes de grêle. Les éclaires qui frappent le sol assez proche de toi. Il y a eu un orage où  il a fallu revenir rapidement sur nos pas car il n’y avait pas de lieux sûrs pour se mettre en sécurité et on s’est retrouvé bloqués car une des rivières qui était sur le chemin avait tellement grossi que c’était impossible de la traverser en sécurité. A ce moment-là il a fallu monter en urgence une des tentes pour s’abriter, avec Patches ont commençait à ne plus sentir nos extrémités, c’était vraiment un sale moment. Il m’a fallu plus de 4 heures pour me réchauffer.

 

On ne va pas se mentir, le manque d’hygiène et de confort ça joue sur le moral par moment. Parfois je rêvais de prendre un bain et je me réveillais toute crasseuse dans ma tente. 

 Il y a la saturation au niveau de la nourriture. Manger presque toujours la même nourriture tous les jours, au bout d’un moment j’ai commencé à être écœurée. Je mangeais parce qu’il fallait avoir des calories, mais c’était une lutte par moment. D’ailleurs ne me parlez plus de semoule ou de flocons d’avoine, rien que d’y penser j’ai des hauts le cœur.  

Il y a eu aussi la fin  où clairement j’arrivais sur mes réserves, j’avais perdu beaucoup de poids et je ne supportais plus de dormir à même le sol.

J’ai également cru que je m’étais cassé le pied de fatigue peu de temps avant l’arrivée. A une centaine de kilomètres de l’arrivée, j’ai dû prendre un jour de repos non prévu car mon pied avait doublé de volume.

 Malgré tout ça, je n’ai jamais remis mon aventure en question. J’avais investi trop de temps et d’argent pour arriver sur le début du PCT qu’il était impensable pour moi d’abandonner. 

 J’en ai tellement rêvé et j’ai travaillé dur pour mettre des économies de côté.

 Je savais dès le début que je m’engageais dans quelque chose de beau mais dur. C’était inconcevable pour moi de ne pas arriver au bout. La douleur elle est temporaire, les souvenirs, les rencontres que tu vas créer tu gardes ça toute ta vie. 

 Il y a une phrase qui se dit beaucoup sur le sentier, c’est « embrasse la brutalité ».

 Quelque part j’étais venue chercher ça, je suis partie à ma rencontre, j’avais envie de fouiller au plus profond de moi.

 Je savais que ce serait dur. Je savais que par moment je n’aurais pas envie, que j’aurais faim, soif, que je serais fatiguée. Mais j’y ai trouvé ma liberté, mon âme d’enfant, l’émerveillement le plus pur et le plus simple possible.

Je suis retournée à quelque chose de simple, de brut, de plus grand que moi, je me suis sentie forte, vulnérable, grande et minuscule. Toutes ces contradictions qui m’ont fait me sentir vivante. Et je trouve ça beau.

Puis entre nous je ne me serais jamais pardonnée d’abandonner.

 

Comment as-tu gardé contact avec tes proches ?

Grâce à une merveilleuse technologie : internet !

 Je suis partie avec un forfait téléphonique pris chez Free qui m’a permis d’avoir les appels illimitées depuis les USA pour la France ainsi que 25GO d’internet, donc parfait pour partager les photos et vidéos par WhatsApp. Avec William on s’envoyait des vidéos tous les jours en racontant nos journées, c’était ma façon de l’avoir avec moi sur le sentier et cela fait de super souvenirs à regarder.

Quand il n’y avait pas de réseau j’avais mon Garmin qui me permettait de tracer mes journées de marche et d’envoyer des petits messages avec ma position GPS. 

 

 

As-tu des conseils à donner aux gens qui voudraient entreprendre le PCT ?

Ne pas se sur-renseigner sur le tracé pour garder l’émerveillement, cela ne sert à rien de tout préparer. De toute façon c’est impossible de prévoir exactement combien de kilomètres l’on va faire par jour, qu’est-ce qu’on va aimer manger tout le long.

Pour le matériel c’est pareil partir avec ce qu’on a déjà

Il faut partir avec du matériel avec lequel on est à l’aise avec. De toute façon c’est sur le sentier qu’on se rend compte de ce dont on a réellement besoin et il y a beaucoup de possibilités pour changer ou racheter du nouveau matériel sur le début du sentier.

Prendre du poids, profiter de ses proches avant le départ.

Etre conscient que par moment il y aura des coups de moins bien mais c’est normal et c’est ok. Ne pas hésiter à communiquer là-dessus, le soutient des autres aide énormément. 

Ne jamais abandonner suite à une mauvaise journée, aller dormir et tout ira mieux le lendemain.

Et prendre du plaisir, 4270 km finalement ça passe très vite !

Si tu devais changer quelque chose, qu’est-ce que ce serait? 

Je prendrais un petit carnet pour écrire et un livre. Sinon je ne changerais rien. 

C’était parfaitement imparfait.

Merci Eline!

 

Pour aller plus loin, je (Mélanie) vous conseille:

 – La lecture de « Wild » de Cheryl Strayed (puis le film).

 – Le roman graphique « Americana » de Luke Healy.

 – Le livre « En solitaire » de Tim Voors.

 – Plus généralement, si vous voulez suivre en « direct » des gens qui font le PCT, vous pouvez taper sur Instagram le  » #PCT2022″ (ou l’année en cours).

Une réflexion sur “Eline, 4 mois et 3 jours sur le Pacific Crest Trail

  1. Bonjour, je suis la mamylou d’Eline, je suis très fière d’elle, via internet je l’ai suivie bien tranquillement devant mon PC !!! Je suis allée 2 fois dans l’Ouest américain en voyage organisé et c’est une région magnifique, une nature qui coupe le souffle
    Ce récit reportage est très très bien écrit et illustré, merci de nous le laisser lire.

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